Le Marché du Diable

Publié le par mistisy

Il y avait naguère, non loin du bourg de Guipry, un moulin à vent. Perché sur une colline couverte d'ajoncs et de genêts quasi impénétrables, on aurait dit de loin le donjon d'un château fort qui aurait survécu aux ravages du temps. Le meunier, qui y travaillait, marchait courbé sous le poids des ans. Son épouse l'aidait dans sa tâche.

 

Mais, malgré le mal qu'ils se donnaient tous les deux, les affaires n'étaient guère brillantes. Le moulin était éloigné des villages environnants et le chemin de terre qui y conduisait était souvent impraticable à la mauvaise saison. Et aussi les loups rôdaient dans les parages.

 

Le meunier s'en allait avec sa charrette et son cheval démarcher les clients. Il ramenait l'orge, le seigle et le sarrasin qu'on lui confiait à moudre. Les jours suivants il retournait livrer ses farines et sons. Un soir, il regagnait son moulin après une dure journée. Comme d'habitude, les paysans ne l'avaient pas payé de son travail, mais ils avaient promis de le faire. Leur générosité ne s'était manifestée que dans une abondance de bolées qu'il n'avait pas su refuser. Assis à l'avant de sa charrette, il somnolait, laissant au cheval le soin de la conduire à la maison. La brave bête connaissait l'itinéraire à suivre. Elle évitait toutes les ornières... ou presque, car soudain l'une, plus profonde que les autres, arrêta net l'attelage et renversa à moitié la charrette. Le meunier se retrouva par terre, mais sans mal. Il en fut quitte pour la peur.

 

Il tenta de sortir de ce mauvais pas, mais rien n'y fit. Il appela à son aide tous les dieux du ciel et de la terre, par centaines et par milliers. Mais sans doute oublia-t-il de les désigner par leur nom, car aucun ne répondit à son appel.

 

C'est alors que dans les fourrés, tout près de l'attelage, une voix se fit entendre :

 

- Pourquoi n'as-tu pas demandé mon aide ? Moi, je serais venu tout de suite.

 

- Qui es-tu donc ? interrogea le meunier.

 

- Je suis le diable, dit la voix. Mais n'aie aucune crainte. Je connais ta misère. Je sais que les paysans te font travailler et ne te payent pas.

 

- Comment sais-tu tout cela ? continua le meunier.

 

- J'erre souvent par ici, et j'ai appris ta situation auprès des gens du pays. Je peux t'aider.

 

 En même temps qu'il parlait, le diable apparut dans la pénombre. C'était un grand et fort gaillard, habillé comme tout le monde. Il ressemblait aux hommes du pays. Le meunier n'en crut pas ses yeux.

 

- Je te propose un marché reprit le diable. Je peux t'aider, mais à une condition : le jour où tu mourras, tu viendras avec moi.

 

Le meunier, fatigué de sa journée, ne prêta pas trop d'attention à ces paroles.

 

- C'est d'accord répondit-il.

 

- Mais en attendant il te faudra travailler et faire tourner les ailes du moulin.

 

Cet homme-là est costaud, pensait-il en le dévisageant. Quelle carrure ! Pour faire tourner les ailes du moulin, il n'aura pas de problèmes... Les narines de son nez sont aussi larges que les naseaux de mon cheval.

 

- Marché conclu dit le diable, qui sauta à l'avant de la charrette, s'installa à côté du meunier, prit les rênes en mains et fit sortir l'attelage sans aucune difficulté de sa fâcheuse position. Ensemble ils rejoignirent le moulin.

 

La meunière marqua sa surprise en voyant rentrer son mari et son accompagnateur.

 

- J'amène un commis pour m'aider dit le meunier.

 

- Désormais ajouta-t-il à l'adresse de sa femme, tu pourras t'occuper uniquement de ta maison. Nous deux, nous ferons la mouture et la livraison des pochées. La meunière acquiesça avec le sourire. Depuis le temps qu'elle souhaitait être débarrassée des travaux du moulin. Elle en avait assez de travailler. Mais le meunier se garda bien de dire que ce commis était en réalité le diable.

 

Avec un tel renfort les affaires ne tardèrent pas à mieux aller. Pendant que le meunier s'occupait de la mouture, le commis s'en allait de village en village livrer les pochées et ramenait le seigle ou le sarrasin à moudre. Il n'oubliait jamais de réclamer ce qui était dû au meunier, si bien que ce dernier n'eut bientôt plus de problème d'argent. La clientèle devenait fidèle et venait souvent d'elle-même au moulin.

 

Mais plus le temps s'avançait, plus le meunier se sentait vieillir et redoutait de voir arriver l'échéance fatale : l'idée de partir avec le diable en enfer le rendait taciturne. Son épouse s'en rendit bien compte. Elle questionna son homme à ce sujet, mais il ne livra pas son secret aussitôt. Il fallut beaucoup de temps et de patience à la femme pour connaître enfin le marché qu'il avait passé avec le diable.

 

- Ah ! si c'est ça qui te chagrine, je vais m'occuper de l'affaire lui dit la meunière lorsqu'elle en fut informée.

 

L'été suivant lui en donna l'occasion. Un après-midi où le diable faisait la merienne à l'ombre d'un chêne, la meunière vint lui demander de faire tourner les ailes du moulin.

 

- Il fait très lourd aujourd'hui. Il n'y a pas de vent. On ne peut pas moudre dit le

 

commis.

 

- Eh bien ! Débrouille-toi ! répliqua cette dernière.

 

- Il y a des gens qui viennent d'arriver avec un sac de blé noir. Il faut le moudre.

 

Dépêche-toi de faire tourner les ailes.... Avec le souffle de ton nez, grand fainéant ! Le diable s'exécuta de mauvaise grâce. Il souffla, mais avec si peu de conviction que les ailes n'eurent pas le moindre frémissement.

 

- Plus fort ! lui cria la meunière. Cette fois-ci, le diable, vexé, prit une respiration profonde et avec ses narines souffla si fort que les ailes du moulin furent emportées et se fracassèrent sur le sol.

 

Le diable se rendit compte immédiatement de la grosse erreur qu'il venait de commettre. Mais il était trop tard. Sans demander son reste il s'enfuit, alors que la

 

meunière, son toudou à la main, se lançait à sa poursuite, :

 

- Que je ne t'attrape pas, sinon tu vas prendre la volée. Le diable avait déjà disparu au détour du chemin qu'elle vociférait encore.

 

Le diable ne revint jamais au moulin. Il avait compris qu'il avait lui-même rompu le marché passé avec le meunier en détruisant son instrument de travail.... Mais les ailes du moulin furent vite réparées et le meunier put continuer à travailler jusqu'à la fin de ses jours avec l'aide d'un nouveau commis.

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Le médecin entre, toujours ivre. 03/01/2015 16:30

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JIMA 15/05/2008 23:23

J'ai adoré! Tout comme ton espace. Aussi je te mets dans mes liens (sauf contrordre!)Kenavo!